Hommage à Francine Lelièvre
15 décembre 2020

Une vie consacrée à la mise en valeur du patrimoine

Une vie consacrée à la mise en valeur du patrimoine

Francine Lelièvre a consacré sa vie à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine. Elle a fait de Pointe-à-Callière, qu’elle quitte après y avoir œuvré pendant 30 ans, un véritable joyau : le plus important musée d’histoire à Montréal, le seul grand musée d’archéologie au Canada et une institution de classe mondiale. Elle se confie et lève le voile sur certaines questions indiscrètes.

Q. Vous avez commencé à travailler sur le projet de Pointe-à-Callière en 1989 en réalisant l’étude de faisabilité qui allait mener à la création du Musée en 1992. Le 4 avril de cette même année, un petit avion s’écrase sur le mont Saint-Joseph en Gaspésie avec six personnes à son bord. Une personne périra et les cinq autres survivront, dont vous. Comment avez-vous trouvé la force de vous lancer dans la création et la construction de Pointe-à-Callière après cette tragédie?

R. Cette année-là, j’avais beaucoup de projets à livrer alors je n’ai pas eu le temps de m’apitoyer sur mon sort. Puisque les gouvernements ont mis quelques mois avant de donner leur accord au projet, j’ai eu le temps de rétablir ma santé suite à cet accident.

J’ai dû faire un long séjour à l’hôpital – j’avais sept fractures –, et j’étais immobilisée. Mais je me suis toujours considérée très chanceuse d’avoir survécu. La vie m’accordait une deuxième chance. Du temps supplémentaire, quoi! Chaque journée est devenue un cadeau de la vie. Je vivais déjà à 100 à l’heure ; je me souviens avoir pensé qu’après mon rétablissement, j’allais tenter de mener une vie plus équilibrée. Mais, dès que je me suis remise sur pied, le naturel est revenu au galop. J’ai ainsi compris que malgré les événements de la vie, on reste soi-même bien qu’une telle épreuve fasse grandir. On se mesure toujours aux obstacles auxquels on se heurte. J’ai également appris que dans des situations difficiles, les relations humaines deviennent primordiales, c’est-à-dire que l’on ne se pose pas de questions, on s’entraide. Par la suite, je crois que j’ai été plus encline à prendre des risques, à faire confiance à mon instinct.

Ce qui a permis à notre petite équipe gravement blessée de survivre dans la forêt enneigée, d’attendre les secours pendant 24 heures, a été notre capacité à gérer la catastrophe comme on gère un projet. Le rapport des enquêteurs de Transports Canada stipulait que les conditions relatives à l’écrasement de l’avion ne présentaient aucune chance de survie aux passagers : l’ignorance du lieu du crash (la mer ou la forêt gaspésienne), l’impossibilité de lancer des recherches, puisque le ciel couvert empêchait toute visibilité, la neige, le froid, les animaux sauvages, les blessures graves de tous les passagers… Et pourtant, nous nous en sommes sortis vivants grâce au courage de tous et aux décisions qui ont été prises. Vous comprendrez que j’ai compris les bénéfices que pouvait apporter la gestion par projet.

Q. Pointe-à-Callière répond-il toujours, aujourd’hui, à la vision que vous aviez au moment de bâtir le Musée?

R. La vision qui a encadré la création du Musée est toujours valable, mais elle a évolué. Elle était basée sur l’authenticité et la priorité donnée aux lieux historiques et archéologiques afin de mettre en valeur les vestiges. Toute intervention sur ces vestiges devait être visible et réversible. Notre vision était également de créer un musée interdisciplinaire, à l’image de la société, un musée d’archéologie et d’histoire bien entendu, mais qui touchait aussi à l’urbanisme, à la sociologie et à l’anthropologie.

Notre programme architectural exigeait le respect de toutes les périodes de l’histoire de Montréal, ce qui signifiait que toute nouvelle construction devait refléter son temps, être contemporaine. Le bâtiment principal, l’Éperon, le reflète bien. On a choisi de parler des gens qui ont rêvé et qui ont bâti Montréal, mais dans un écrin contemporain, à l’aide de nouvelles technologies. Enfin, dans la présentation de l’histoire de Montréal, on a privilégié l’approche humaine.

Q. Quels sont les grands principes de gestion qui ont ponctué votre leadership?

R. Lors de mes 13 années à Parcs Canada, où je poursuivais le développement de lieux historiques et de parcs nationaux, j’ai été formée par des ingénieurs spécialistes de la gestion de projets. Cette méthode de travail était peu courante à l’époque dans le milieu culturel. J’ai également appliqué une gestion par objectifs et, encore aujourd’hui, notre comité de direction se réunit chaque semaine afin de faciliter le travail d’équipe. Chacun donne son point de vue sur les projets et les réalisations issus de tous les secteurs du Musée. On peut aussi parler de gestion participative qui, par la diversité des points de vue présentés, contribue à l’enrichissement du produit et des décisions.

Les valeurs qui ont guidé mon leadership sont l’équité, la créativité, la rigueur, l’engagement ainsi que la qualité du produit et des services. Enfin, j’ai aussi assuré mon leadership dans le développement tout en prenant des risques calculés. Je pense que cette façon de faire a permis au Musée de se démarquer grâce à des réalisations de grande qualité, fruit de toutes ses équipes.

Employés actuels et passés de Pointe-à-Callière, été 2017.
Photo : NH Photographes

Q. Quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière…?

R. En tout premier lieu, je dois mentionner l’importante découverte historique que nous avons réalisée, le lieu de naissance de Montréal, par la mise au jour des vestiges du fort de Ville-Marie, premier établissement français qui a abrité les fondateurs de Montréal. En 2017, nous avons pu inaugurer un nouveau pavillon pour mettre en valeur cette découverte réalisée en marge des travaux menés en partenariat avec l’Université de Montréal par l’École de fouilles archéologiques de Pointe-à-Callière, école que j’ai contribué à mettre sur pied.

Nous avons par ailleurs gagné un audacieux pari, soit d’accueillir 500 000 visiteurs annuellement, dont quelque 100 000 jeunes. Je suis heureuse d’avoir fait de Pointe-à-Callière un musée intergénérationnel, fréquenté par les Montréalais dans une proportion de 60 %. C’est le Musée de la Ville de Montréal. Du côté des expositions internationales, ce fut une véritable satisfaction d’avoir fait venir à Montréal des collections exceptionnelles du patrimoine de l’humanité, comme les manuscrits de la mer Morte, ainsi que des pièces exceptionnelles du Japon préhistorique, des Étrusques, de l’Égypte et même des collections spectaculaires de la Grèce antique. Enfin, à en juger par ses nombreux prix, je peux dire que le Musée jouit d’une belle reconnaissance de ses pairs, qui rejaillit sur toutes ses équipes depuis 30 ans.

Q. Pourquoi les Montréalais, la Ville de Montréal ainsi que les partenaires et donateurs du Musée devraient-ils continuer à soutenir Pointe-à-Callière?

R. Parce que Pointe-à-Callière est un musée qui a du sens, basé sur l’authenticité des sites historiques qui le composent. Il est différent de tous les autres musées, il est typiquement montréalais, il est spécifique et distinctif. On y trouve toute l’histoire de Montréal au même endroit.

Si les Montréalais ont développé un fort sentiment d’appartenance, c’est que ce musée de classe mondiale contribue à leur fierté ; et c’est le seul endroit qui fait connaître leur passé pour mieux comprendre le présent. Le Musée fait rayonner la ville et il a une réelle valeur économique.

Pour continuer à se développer, Pointe-à-Callière a besoin du soutien du public et du privé. Soutenu financièrement par la Ville de Montréal, le Musée ne reçoit pas de fonds publics de Québec pour son fonctionnement, contrairement à quelque 400 musées au Québec. Il faut continuer à l’appuyer. C’est certainement ce que je vais faire aussi!

Exposition Reines d'Égypte
Photo : Caroline Thibault
Exposition Reines d'Égypte
Photo : Caroline Thibault